2012 Christine Corbier
A LA QUÊTE DES HOMMES PERDUS
L'Est Républicain,
September

PROJET: Un artiste sud-africain, de passage au Centre Mondiale de la Paix, recherche un site pour son projet mémoriel. Un travail de grande amplitude pour un final éphémère.

CELA FAIT un mois que Paul Emmanuel, Sud-Africain de 43 ans, vit en résidence d’artiste à Paris. Lauréat du programme « Visas pour la création » 2012 de l’Institut français, en partenariat avec la Cité internationale des Arts de Paris, le Centre mondial de la Paix, le musée commémoratif du Bois (Delville), et soutenu par Art Source, son manager de projet, il y effectue des recherches. Et pour cela effectue des sauts de puce sur tout le territoire. Celles-ci tournant autour des conflits dont la Grande Guerre, son passage en Meuse s’imposait. Luc Becker, directeur du Centre Mondiale de la Paix, l’a accueilli pour deux jours, le temps de repérer et de s’imprégner des lieux.

C’est un travail de longue haleine que poursuit Paul Emmanuel. « La première phase a débuté à Grahamstown, en Afrique du Sud, en 2004 », explique l’artiste. Son projet intitulé « The Lost Men » commence avec la bataille de 1820 entre les colons britanniques et les populations locales, les Xhosas, « le peuple dont Mandela est originaire ». La phase deux se poursuit au Mozambique avec la guerre civile dans les années 60 à 80 : « Plutôt une guerre pour la libération à la période la plus vive de l’apartheid », précise Paul Emmanuel. Et enfin la phase trois qui se penche sur la France « parce que nombre de soldats sudafricains se sont battus et sont morts durant la Grande Guerre aux côtés des alliés ».

Son corps comme monument
Au travers de toutes ses recherches, il constate que « nombre de noms de soldats blancs sont répertoriés mais pas ceux des noirs. Les seuls qui le sont, apparaissent dans des documents privés et encore, incomplets ou incorrects et sans spécification de rang ». Des noms qu’on ne retrouve pas sur les monuments aux morts, oubliés « comme s’ils n’avaient pas existé », s’indigne Paul Emmanuel. C’est cette « perte de mémoire » qui l’intrigue.

Aussi, allant à l’encontre de l’archétype guerrier « très fort, très masculin comme le démontrent les monuments aux morts », il propose son approche. « J’utilise mon corps comme un monument vivant. » En pressant des lettres d’imprimerie, sans encre, sur différentes parties de son corps (tête, visage, bras, torse...), il fait réapparaître des noms. « Cela n’est visible qu’une minute, le temps de la photographie. » Les clichés sont ensuite imprimés sur un tissu très léger, de l’organza, qui peut se démanteler sous l’effet du vent, « des matériaux doux, fragiles, vulnérables, mettant en avant l’image, son caractère éphémère et la fragilité des hommes ».

Après s’être arrêté à Lyon chez un fabricant de soie, à Meaux pour visiter le musée de la Grande Guerre, à Péronne pour son Historial, et à Verdun, Paul Emmanuel poursuit sa quête sur les chemins de mémoires avec le sentiment que malgré tout, comme ses œuvres, « la mémoire n’est pas permanente ».